Au bout du Nez

Après le spectacle du Nez de Chostakovitch,  mise en scène de William Kentridge d’après la nouvelle de Gogol,  direction par Kazushi Ono –   à l’Opéra de Lyon le 10 octobre 2011.

Le premier plan du spectacle est déjà saisissant d’ingéniosité : une paroi où apparaissent des inscriptions russes, des schémas scientifiques de machines, puis des projections vidéos donnent le ton de la représentation : on entre dans la machine, dans le XXème siècle et ses idées avant-gardistes, où les décors mobiles interagissent avec les projetions. Puis avec la première scène, surgit un salon de barbier au milieu de cette paroi et la musique envahit la salle, et, dans un second temps, le reste de sa maison est découvert par le mur qui se relève.

Cette musique ne sonne pas forcément bien pour l’oreille néophyte, elle surprend car elle semble désaccordée, indéfinie, sans rythme ou sans mélodie, et la langue russe peut aussi heurter.  Ne s’adapte-t-elle pas pourtant pertinemment à l’histoire, à l’époque de sa composition, puisque le monde peut alors lui aussi paraître sans sens ? Mais elle est, avant tout, parfaitement en accord avec le thème principal de la nouvelle de Gogol, car elle sonne d’une manière aussi absurde que le récit russe. Le travail de William Kentridge traduit d’une manière habile cette époque, où de nouvelles techniques apparaissent, mais aussi le communisme russe de l’URSS, la surveillance de la police soviétique. Est aussi abordé le thème de la rumeur, et par conséquent celui des dénonciations qui se répandent. Les décors s’alternent entre des modules qui représentent les différents lieux traversés par le héros Koliakov (interprété par Vladimir Samsonov) et une scène dépouillée, mais toujours ornée de ces projections.
C’est aussi la période historique du suprématisme russe, et cela se reconnaît dans les couleurs : beaucoup de noir et de blanc pour les projections et les différentes parois, mais aussi sur les costumes, et notamment celui de Kovaliov, un veston blanc traversé de lignes noires. Ces costumes jouent aussi un rôle, un rôle d’arme notamment, lorsque les gardes soviétiques s’en servent pour faire fuir les passants. Cela peut être interprété comme le pouvoir qu’on conférait à ces gens, qui pouvaient tout se permettre grâce à leur accoutrement qui leur donnait un statut important dans cette société.

Le récit initial de Nicolas Gogol, raconte l’histoire tout d’abord de ce barbier, Ivan Iakovlievitch qui retrouve un matin un nez dans le pain qu’il s’apprêtait à manger, or au même moment on découvre que Koliakov, un assesseur de collège, a perdu le sien. Ce nez, son possesseur tente de le retrouver par tous les moyens, en se rendant à la police ou au service des petites annonces d’un journal, ces tentatives échouent naturellement, mais il aperçoit alors ce nez qui se promène dans la rue, affublé d’un costume de conseiller d’Etat. Koliakov retrouve finalement son nez par hasard, mais il n’arrive pas à le fixer sur son visage. Il faut attendre le dénouement, pour que son nez reprenne sa place originelle.

Le Nez de Gogol, paru en 1836,  dénonce déjà à l’époque la déshumanisation des grandes villes, et la bureaucratie du régime des tsars. L’opéra de Chostakovith, composé une centaine d’années plus tard,  dans un contexte donc tout à fait différent, prend une autre dimension puisqu’il pourrait être la métaphore d’éléments nouveaux.  En 1930, douze ans après la Révolution de 1917, les Russes sont  témoins  des changements qui s’opèrent dans leur pays. On peut alors penser qu’une des significations possibles de cet opéra serait  la nouvelle déshumanisation engendrée par le communisme : un homme perd son nez, il perd une partie essentielle de soi-même, celle qui lui permet de sentir, de sentir ce qui se passe dans son propre pays, et de comprendre les conséquences que cela peut avoir. Un nez, c’est aussi un élément qui caractérise fortement un visage, or le communisme cherchait à effacer l’identité propre de l’individu, à le fondre dans la masse, à le normaliser le plus possible. Une autre des interprétations envisageables pourrait aussi être la perte de la virilité, puisque le nez peut aussi être apparenté symboliquement au sexe masculin. Koliakov, homme qui aime les femmes, pourrait avoir perdu un temps sa masculinité.

Néanmoins, pour apprécier l’œuvre d’abord de Gogol, puis ensuite celle de Chostakovitch, les interprétations ne sont pas essentielles, car le spectateur fait face avant tout à un récit absurde, et se laisse emporter par l’humour des paroles, par la finesse de la mise en scène et des décors, qui semblent être tirés d’un dessin animé, qui faisait par ailleurs ses débuts dans la même époque que la composition. Bien que la mise en scène soit postérieure à l’œuvre musicale, on peut penser que William Kentridge n’a pas négligé cet élément.

Constance Brosse, TL2

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